NINA ET LES MANAGERS

Paris (Paris) • 7 - 25 avril 2022
NINA ET LES MANAGERS

Crédits : Lucas Palen

NINA ET LES MANAGERS

de Catherine Benhamou

Résumé
À partir d’une expérience vécue, la comédienne et autrice Catherine Benhamou écrit une fable ironique et grinçante où l’on voit comment une entreprise utilise les services d’une comédienne et les méthodes d’improvisation du théâtre pour inciter un groupe de managers à mettre en place une nouvelle organisation du travail dont ils seront les premières victimes. Nous sommes dans les coulisses de l’entreprise où s’enchaînent les séances de débriefing et où se trame la stratégie qui permettra de répondre à la demande des actionnaires : faire partir 500 personnes sans avoir à les licencier.
La pièce, construite comme un véritable engrenage, joue sur la mise en relation de deux univers, le théâtre et l’entreprise : théâtralisation de l’entreprise et commercialisation du théâtre. Nina est une « Mouette » du 21ème siècle, comédienne qui vend son âme dans l’espoir d’un rôle au théâtre. Le manager présent sur scène, Xavier, piégé par l’injonction de performance, ira jusqu’au burn-out. Dans une pièce où la novlangue et ses métaphores sont pointées, le mot « burn » lui sera fatal.
Note d’intention
C’est une pièce qui a toute sa place dans le contexte politique et social actuel. Elle dénonce avec un humour noir, des pratiques managériales qui mènent au mépris humain. Sous couvert de chiffres et d’objectifs, une idéologie néfaste s’insinue dans le corps social en formatant les comportements à tous les stades de la hiérarchie, pour finir par s’imposer comme unique recours possible dans un environnement en crise. Nina, une comédienne au chômage, est embauchée par un chef d’entreprise pour faire du théâtre avec des managers sur fond de plan de licenciement tenu secret.
Elle doit les inciter à improviser des scénarios sur le thème « sortir de la crise, manager dans la tempête». Les improvisations sont filmées et permettent au directeur et à son assistante de repérer les managers capables de repousser leurs limites. La deuxième phase du programme demande aux managers d’improviser individuellement un scénario destiné à modifier l’organisation du travail pour augmenter la performance, un changement qui permettra de pousser vers la sortie une partie d’entre eux. Xavier, l’un des managers devient l’instrument de la stratégie de l’entreprise. Nina, la comédienne est l’objet d’un chantage pour aller au bout de son engagement. Quatre comédiens sont sur scène : le directeur, Grégoire, son assistante, Léa, la comédienne Nina et Xavier, un manager. Les autres managers sont présents à l’écran lors du visionnage des séances d’improvisation qui ont la particularité d’être diffusées sans le son et commentées par l’assistante et le directeur. Grégoire et Léa tirent les ficelles de ce programme, mais ils sont aussi les marionnettes d’actionnaires puissants. Façonnés par la « culture d’entreprise », ils en sont les figures de compétitivité et de conquête. Grégoire n’est pas simplement le directeur dragueur profitant de son pouvoir et Léa sa victime : ils sont tous deux lancés dans une course à la réussite qui les galvanise jusqu’à envahir complètement leur vie privée ce qui constitue le sens des scènes récurrentes dîtes « de salle de bain ». La pièce déploie au départ une réalité presque stéréotypée de l’entreprise, et l’humour peut paraître une façon de ménager la critique en restant sur le terrain de l’ironie. Mais l’entrelacement des répliques et la juxtaposition des situations révèlent les mécanismes de manipulation à l’œuvre. La fable met à jour le dérapage progressif qui entraîne les personnages vers une sorte de cauchemar. L’équipe de direction lancée dans une course aux solutions, abusent d’éléments de langage agressifs : guerre économique, tempêtes, tsunamis et autres métaphores de violences et de chaos. La présence en creux des managers, masse silencieuse dans les scènes de speech, accentue la sensation de malaise et implique les spectateurs. Nous entrons dans la pièce avec le personnage de Nina la comédienne. Ne connaissant pas le monde de l’entreprise, elle porte un regard décalé sur ses pratiques et sur ses éléments de langage. Il ne s’agit pas dans cette pièce, de s’acharner sur le directeur d’une grande entreprise. Il est aussi sur un siège éjectable et c’est un système plus vaste qui est en cause, agissant dans l’ombre. L’avant-dernière scène de la pièce est très claire là-dessus tout en restant volontairement ambiguë puisqu’il s’agit de jouer avec les oxymores de la novlangue : Grégoire, le directeur est « remercié ». Il a trouvé la méthode pour réduire les effectifs et dans ce cas, la méthode consiste à « débarquer » le dirigeant. Quant à son comportement vis à vis des femmes, il s’agit d’abus de pouvoir et de harcèlement sexuel en entreprise. Ces comportements sont inhérents à ces techniques de management patriarcal. Il y a trop d’exemples actuellement pour en douter dans cette période de libération de la parole et l’autrice a clairement une vision féministe qui mérite d’être activement soutenue. Un thème est très présent également dans cette pièce c’est celui de la docilité au travail, vis à vis de ceux qui dirigent. C’est un élément clé qui va créer un parallèle entre la situation de Xavier, le manager modèle qui accepte tous les défis même les plus louches et Nina qui accepte une mission pas très nette. Dans la deuxième partie de la pièce, ils sont face à leur responsabilité, celle d’avoir accepté de participer à ce programme. Le personnage de Nina m’évoque les héroïnes d’Odön Von Horvath, plongées dans la noirceur de fables qui tracent les contours d’une société cruelle et dangereuse où les êtres naïfs sont menacés de perdition. Cet aspect fable m’intéresse. La pièce est complexe, beaucoup plus qu’il n’y paraît à la première lecture et sa construction est déterminante dans le jeu et la mise en scène : juxtaposition de scènes courtes, entrelacement des répliques et montage cinématographique qui produisent un effet de « révélateur » tout au long de la pièce. Plusieurs aspects du propos apparaissent progressivement et créent des lignes de force. C’est dans le rythme, dans l’articulation des « motifs » que son épaisseur advient. En déformant à peine une situation vécue dans le monde de l’entreprise, par les outils de l’ironie et de l’absurde jusqu’au fantastique, l’autrice en propose une représentation sans concession.
Note de l’autrice
Catherine Benhamou En 2013, pour la première fois on m'a proposé de faire du théâtre dans une grande entreprise. On était en pleine crise et il s'agissait pour les dirigeants de cette entreprise de transformer les habitudes managériales pour faire face à l'incertitude. Nous étions quatre intervenants comédiens-formateurs et nous devions faire improviser les managers de l'entreprise sur le thème « manager dans l'incertitude » ou dans un langage plus imagé, « gouverner dans la tempête ». Le programme s'étendait sur un semestre pendant lequel la menace d'un vaste plan de licenciement planait sur les salariés. Le plan est tombé peu de temps après comme nous l'avons lu dans les journaux. L'inquiétude était palpable même si chacun se prêtait docilement au jeu. J'ai commencé à écrire cette pièce à la suite de cette expérience. Le sentiment d'être en porte-à-faux, d'être manipulée tout en étant l'instrument de la manipulation, les rapport entre salariés minés par le non-dit et les tensions, la docilité, le voyeurisme de certains dirigeants, toute cette violence latente à laquelle j'ai participé malgré moi, j'ai eu besoin d'en faire quelque chose.
AUTOUR DU SPECTACLE
La compagnie ouvre avec ce projet un cycle sur la question de l’identité au travail. Nous imaginons des rencontres, des échanges, des lectures, des ateliers oralité et écriture sur la question du travail.
Au 100ecs en avril 2022 : Nous avons prévu une rencontre-débat le samedi 9 avril avec Danièle Linhart, sociologue au CNRS et spéciaslite des questions de management en entreprise. Pour l’occasion le spectacle aura lieu à 19h30 et le débat à 21h suivi d’une séance de signature de son dernier livre : « l’insoutenable subordination des salariés ».
Scénographie / Vidéo / Création sonore Les coulisses de l’entreprise sont le lieu de la fable, le théâtre des opérations dans lequel Nina, la comédienne, pénètre et se retrouve piégée. C’est un espace complexe et labyrinthique, à dimensions variables, qui révèle des arrière-plans. L’entreprise cache des secrets mais se met également en scène en intégrant les spectateurs, lors des « speechs » de la direction et promet tel un mirage, un plateau de théâtre pour la comédienne. Les managers y font l’objet de surveillance et d’expériences comme des rats de laboratoire. Ils sont filmés lors des séances d’improvisation et ces scènes apparaissent brièvement à chaque étape du programme comme des fenêtres fugitives sur le programme Top manager. Progressivement l’environnement visuel et sonore donne à ressentir une menace plus précise et pressante, celle de la présence en creux des décideurs à distance du sort de l’entreprise, les actionnaires. Ce monde d’apparences trompeuses est créé par une scénographie qui joue avec des matériaux translucides et opaques, des éléments mobiles et s’appuie sur des projections vidéo qui modifient la perception des espaces de jeu. La création sonore combine rythmiques et plages sonores dans l’idée d’un engrenage à l’œuvre, d’une toile d’araignée qui superpose ses fils. L’entreprise est traitée comme un organe qui dévore ses sujets ou les rejettent, une entité vivante dont Grégoire et Léa sont les instruments. La manipulation inhérente à ce type de management évolue vers l’absurde jusqu’à transformer le jour en nuit. « Travailler la nuit et dormir le jour ». La scénographie accentue la dimension fantastique de cette fable révélatrice « d’un envahissement de la psyché par l’idéologie managériale, le système
«managinaire » (Vincent de Gaulejac).

Mots-clés :
Théâtre contemporain

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