Cinérencontre avec la réalisatrice F. MOLINS autour de son film ATLANTIC BAR
Crédits : Les Alchimistes films
ATLANTIC BAR
film documentaire 2022 - 77 mm - format image 16:9
SYNOPSIS
Nathalie, on la connaît. On l’a tous vue, fièrement campée derrière son comptoir. Entendue, avec sa voix éraillée par le tabac et l’alcool, entourée de la garde rapprochée de ses piliers du bar. Tout ça on le connaît, ou on croit le connaître, pour peu bien sûr qu’on ait déjà franchi la devanture sans qualité d’un de ces cafés populaires qui restent le centre névralgique des villes et villages français, où l’on refait le monde à coup de café, de blanc sec, de bière ou de pastis. Et pourtant, à mesure que la réalisatrice Fanny Molins creuse ce minuscule territoire aux marges des quartiers chics de Arles, c’est une histoire bien plus riche que ce à quoi on s’attend qu’on est invité à découvrir, une histoire faite de rencontres, d’amours, et de drames. « Invité » parce que c’est avec beaucoup de pudeur et de douceur qu’on pénètre dans ce lieu et ces récits de vie cabossée, où les personnages avec qui on se lie s’adressent à nous comme des hôtes attentifs conscients de notre capacité à recevoir leur parole. Derrière ces destins singuliers, mis en lumière par la beauté du cadre et le travail sur la couleur, c’est aussi un monde en péril que nous dévoile la réalisatrice. Car l’Atlantic Bar est menacé par les appétits de la gentrification. Nathalie et Jean-Jacques risquent de perdre leur bail et leurs habitués, le dernier lieu où ils pouvaient retrouver une solidarité et une écoute, penser leur corps meurtris par le travail et leurs coeurs blessés par les revers de la vie. Alors la résistance se met en place, l’aventure devient politique et le combat de l’Atlantic Bardevient le nôtre.Thomas Paulot & Nicolas Peduzzi, cinéastes membres de l’ACID
ENTRETIEN AVEC FANNY MOLINS : EN QUOI LA PHOTOGRAPHIE VOUS A-T-ELLE PERMIS DE DONNER NAISSANCE À CE FILM ? C’est aux Rencontres de la Photographie d’Arles que j’ai suivi unatelier photographie dont le thème était libre. Cela faisait longtemps que je voulais photographier les bars de quartiers et leurs habitués.Je photographiais alors beaucoup la rue et les gens en mouvement,avec une certaine distance. Le photographe Julien Magre, qui menait l’atelier, m’a demandé pour cette série de m’approcher de mes « sujets » pour faire une série plus sensorielle, jusqu’à ce qu’on puisse entendre le comptoir, sentir l’odeur de l’éponge que l’on passe sur le zinc...
En arrivant à l’Atlantic Bar, il y avait une lumière rasante assez incroyable qui structurait les visages et travaillait de jolis clairsobscurs sur les peaux. Je me suis posée là tous les jours, toute la journée, d’abord sans faire de photo. J’étais plutôt silencieuse et je m’approchais chaque jour davantage de ceux qui étaient à l’aise avec mon appareil. Ce silence, cette proximité physique, ma position tantôt d’observation tantôt de participation aux dynamiques du bar a créé une intimité avec les patrons et les habitués. Puis il y a eu une rencontre avec Nicolas Tiry, producteur et fondateur de Solab. Il a été touché par le projet et m’a présenté Chloé Servel, ma productrice, avec qui l’entente a été immédiate. Elle a su épouser mes désirs de jeune réalisatrice et les adapter aux conditions économiques du projet. Elle a mis tout en oeuvre pour que mon film existe et soit le plus fidèle à ce que je voulais en faire. Nous sommes parties en production sans financement, grâce à un crowdfunding et à ses négociations sur à peu près tout, parce qu’elle y croyait. Ensemble, nous avons créé une équipe technique talentueuse et impliquée. Elle a dépassé sa simplefonction de productrice en étant à mes côtés et à ceux des membres de l’équipe à chaque étape du film, de l’écriture à l’étalonnage.
COMMENT S’EST CONSTRUIT LE LIEN AVEC LES PROTAGONISTES ?
Après quelques temps avec eux, j’ai tiré une série de photos qui a marqué le début du projet. Je suis revenue pendant trois ans, sans appareil. Je me suis liée d’amitié d’abord avec quelques habitués, puis avec Nathalie et Jean-Jacques, les patrons, à la fois faciles et difficiles d’accès, comme tout patron de bar. Le désir d’écrire un film sur eux, sur le bar, est né du désir de montrer l’individualité de ceux qui sontune représentation, même carrément un élément d’architecture, dans l’imaginaire commun : les « piliers de bar ». Et puis, en discutant avec eux, est venu le désir de garder une trace. Témoigner d’une typologie de lieux qui disparaît et avec eux des récits de vie qu’on écoute peu.Jean-Jacques a un rapport presque résistant avec son bar et les prix qu’il y pratique. Issu d’une famille de communistes, il est fier que l’Atlantic soit dans l’ancien QG du parti. Je leur ai fait part de mon désir de faire un film et de l’évolution de ma pensée. C’est devenu un projet presque commun avec Jean-Jacques et Nathalie, qui voulaient faire briller leur bar,et à travers lui tous les bars qui pratiquent une véritable « politique de prix » pour rendre leur lieu accessible à tous.
EN QUOI CE SUJET TROUVE CHEZ VOUS DES RÉSONANCES PERSONNELLES ?
J’ai grandi au contact de l’alcoolisme dans mon entourage. Dans une
quête plus ou moins consciente de compréhension de cette addiction,
je suis allée dans un lieu dans lequel je pensais que ça ne pourrait
pas être un tabou. Où l’on allait en parler, obligatoirement. Je voulais
comprendre, pour détacher le mot de la personne, voir la maladie
derrière le monstre. C’est aussi parce que je voulais déplacer mon
regard sur l’alcool que l’angle du désir s’est dessiné, comme un
potentiel désir universel de s’élever de sa condition humaine. C’est
en m’entretenant avec chacun que j’ai réalisé que le désir et le rêve
sont des privilèges. ce que je voulais interroger comme du désir ici
était davantage un échappatoire qu’on n’a pas vraiment le choix de
prendre.
LE RÉCIT SE RECENTRE PROGRESSIVEMENT AUTOUR DE NATHALIE. POURQUOI CE PARTI PRIS ?
Nathalie s’est imposée à moi mais le film tournait initialement autour
de Sandro, leur fils de dix-huit ans, car je voulais confronter les désirs
de ceux qui avaient leur vie derrière eux avec ceux d’un jeune, qui
aurait dix-huit ans pendant le tournage du film. En visionnant les
rushes, mon monteur Rémi Langlade a interrogé l’évolution de ma
démarche (est-ce que filmer du point de vue de l’enfant n’était pas juste
un prétexte pour s’approcher de son parent alcoolique ?). En même
temps, l’événement de la vente du bar a fait évoluer Nathalie pendant
le tournage, et en a fait l’incarnation de toutes les thématiques du film.
NATHALIE LUTTE CONTRE SES ADDICTIONS ET LA PERTE POSSIBLE DE LEUR BAR. COMMENT CE DOUBLE COMBAT A-T-IL ÉMERGÉ DANS LA NARRATION ?C’est l’annonce de la vente du bar qui a fait « replonger » Nathalie dans sa maladie. Ces deux évènements sont apparus dès lors liés et c’est de cette double bataille qu’a émergé une ambiguïté : Nathalie
ne peut pas se passer de son bar (financièrement, affectivement, symboliquement), mais c’est précisément ce bar qui la tue. Nathalie
est une actrice mais elle est emprisonnée dans ce rôle. Quand les
autres viennent au bar pour y trouver un échappatoire à chez eux
ou à leur travail, elle ne le peut pas. Alors elle dit qu’elle n’en peut
plus. Et en même temps, la perte de son bar dans le contexte de la
pandémie a confirmé un sentiment qu’elle et Jean-Jacques ont depuis
des années : il y a une société qui aujourd’hui veut leur extinction.
Au montage, nous avons voulu mettre cette dualité en exergue, en
alternant des séquences où Nathalie se met en scène au comptoir
avec des séquences d’entretiens chez elle, au-dessus du bar, avec le
brouhaha de fond constant des habitués qui l’épuise.
NATHALIE EST TRÈS EXUBÉRANTE QUAND ELLE EST DANS LE BAR. ELLE SE MET EN SCÈNE MAIS UNE FOIS DANS SON APPARTEMENT, AU-DESSUS DU BAR, ELLE SE MONTRE PLUS VULNÉRABLE. POURRAIT-ON VOIR CET ÉTAGE COMME LES COULISSES D’UNE COMÉDIENNE ?
C’est tout à fait ce que nous voulions représenter. L’architecture du
film est verticale. En bas, il y a le bar, l’arène dans laquelle Nathalie
descend chaque matin comme on va au combat, et en haut, il y a
sa chambre, dans laquelle elle monte plusieurs fois dans la journée
comme on retourne à la surface pour respirer. Formellement, nous
avons voulu faire communiquer ces deux espaces en conservant le bruit d’en bas au bar qui intervient sur tous les entretiens avec Nathalie, même les plus intimes.
NATHALIE A UNE HÉROÏNE TRAGIQUE ...
La scène chez Rose, l’huissière de justice, nous a en effet beaucoup
fait penser au film de Cassavetes. Comme Mabel, Nathalie est tous
les extrêmes à la fois: forte et fragile, féminine et masculine, sensible
et dure... C’est une femme habituée à attirer le regard mais on sent
qu’elle est dans un moment charnière de sa vie et qu’elle le sait. Elle
commence à porter les stigmates physiques de sa carrière au bar
depuis ses 14 ans et avec sa maladie, l’effet qu’elle fait aux hommes
oscille entre excitation et compassion. Cependant, et comme dans
Une femme sous influence, elle a un compagnon qui l’aime, qu’elle
aime, mais qui ne peut au final rien pour elle, à part rester avec elle.
A TRAVERS CES RÉCITS, NOUS AVONS UNE PHOTOGRAPHIE
DE DÉCLASSÉS SOCIAUX QU’ON NE REPRÉSENTE PAS.
SOUHAITIEZ-VOUS LEUR REDONNER UNE VISIBILITÉ À TRAVERS
UN GESTE POLITIQUE ?
Ça dépend de ce que l’on entend par politique. Le bar, parce que c’est
un lieu dans l’espace public, est intrinsèquement politique. Il est l’un
des rares endroits de sociabilisation laïques, couverts et accessibles
à tous. Et si la temporalité dans laquelle s’est placé le tournage
peut donner une lecture politique du film, ma volonté initiale était
de raconter l’individualité de ceux qui n’existent que collectivement
dans l’imaginaire commun, d’une part pour les sortir de leur statut de
créature sociale, mais aussi pour dissocier l’alcoolisme de ceux qui
en souffrent.
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